| L'ENTENTE ENTRE LE PQ, LE BQ ET L'ADQ N'EST
NI SUPERFICIELLE, NI DYSFONCTIONNELLE. C'EST LE FÉDÉRALISME CANADIEN ACTUEL QUI
EST SUPERFICIEL ET DYSFONCTIONNEL |
réplique de Daniel Turp à Robert
Bourrassa
La Presse, le 21 et 22 septembre
1995
L'ancien premier ministre du Québec, Robert
Bourassa, a annoncé son intention de participer à la campagne référendaire et de
prêter main forte à ceux qui s'opposent au projet d'avenir politique sur lequel le
gouvernement du Québec et ses partenaires inviteront la population è se prononcer.
M. Bourassa semble vouloir orienter ses critiques de
ce projet d'avenir politique non pas sur la souveraineté, mais sur la structure politique
proposée pour gérer un espace économique commun aux États souverains québécois et
canadien.
Ce choix de l'ancien premier ministre n'est guère
surprenant. Celui-ci ne saurait aujourd'hui s'attaquer au choix de souveraineté,
puisqu'il a accrédité lui-même cette voie de solution pour l'avenir du Québec en
signant le rapport de la Commission Bélanger-Campeau. Au surplus, par cette signature,
l'ancien premier ministre validait l'affirmation de viabilité de cette option au plan
économique, tout comme le faisait le co-président Michel Bélanger, ce dernier ayant
ajouté au surplus que les coûts de transition de l'option souverainiste seraient
raisonnables et ne causeraient aucun préjudice réel , ni au Québec, ni au Canada.
Il est vrai, que lorsque l'ancien premier ministre du
Québec effectuait son premier volte-face au moment où il faisait adopter par son parti
le rapport Allaire, celui-ci adressait des critiques au projet de souveraineté promu par
le Parti Québécois. Il suggérait que le concept de souveraineté était dépassé,
qu'il s'inspirait d'une conception héritée du XIXe siècle cherchant à replier le
Québec à l'intérieur de ses frontières. Ce concept est pourtant fort actuel, comme en
fait foi l'émergence de plus d'une vingtaine d'États souverains, depuis 1990. Deplus,
une telle interprétation du projet souverainiste est nettement abusive et ne reflète
aucunement une vision moderne de la souveraineté, susceptible de conjuger une
indépendance nouvellement acquise avec l'exercice en commun de compétences dans les
domaines économiques et politiques.
D'ailleurs, en fondant le mouvement
souveraineté-association, en 1967, René Lévesque ne proposait-il pas un Québec
souverain dans une Union canadienne et ne cristallisait-il pas ultérieurement un projet
de souveraieté-association dans le programme du Parti québécois? Cette synthèse entre
la souveraineté politique et l'intégration économique a continué de caractériser le
projet souverainiste dans les années 1980 et 1990, et tient encore une place de choix
dans les programmes et documents d'orientation du Parti québécois et du Bloc
québécois, mais aussi dorénavant de l'Action démocratique du Québec.
Les critiques de M. Bourassa sur la notion de la
souverainneté promue par ces trois partis sont d'autant moins justifiées, aujourd'hui,
que le projet de souveraineté se voit accompagner d'une proposition concrète de
partenariat économique et politique avec la Canada. L'entente du 12 juin, dont l'ancien
premier ministre devrait par ailleurs apprécier le caractère éminemment original dans
l'histoire contemporaine du Québec, serait superficielle et dysfonctionnelle et
justifierait dès lors que la population récuse le projet commun qu'elle met de l'avant.
Sur la superficialité du projet, le premier ministre ne s'étend guère.Peut-être
aurait-il souhaité que l'entente soit plus explicite sur certains éléments de
partenariat, et notamment sur les compétences à exercer en commun avec la Canada au
lendemanin de l'accession du Québec à la souverainté ?
Pourtant, l'entente à cet égard et nettement plus
élaborée que le programme du Parti libéral du Québec, adopté avec l'assentimenj de M.
Bourassa, et qui,dans un article 2b) 2 stipulait laconiquement que le Québec offrirait,
au reste du Canada, l'aménagement d'une union économique gérée par dess institutions
de nature confédérale. Au surplus, l'entente du 12 juin 1995 a pris non seulement le
soin d'énumérer les matières sur lesquelles le Partenariat détiendra une capacité
d'agir et de prendre des décisions pour assurer le maintien et la cohésion de l'actuelle
union économique et monétaire, mais elle a ouvert la porte à un exercice en commun par
les États membres de compétence dans tout autre domaine d'intérêt commun, y compris
dans des domainels qui débordent le cadre de l'union économique et monétaire et qui
démontre la dimension politique du partenariat envisagé avec le Canada (ex. politique de
défense, objectifs de protection de l'environnement, etc.).
On ne put pas dire que le premier minstre, Robert Bourassa,
soit très explicite quant au caractère qu'il qualifie de "dysfonctionnel" de
l'entente du 12 juin entre MM. Parizeau, Bouchard et Dumont et portant sur le partenariat
proposé par le Québec au Canada.
Il suggère à cet égard que les éléments
d'intégration économique qu'on y trouve n'ont pas d'équivalent en intégration
politique. Cette suggestion tient à l'argument, moult fois réitéré par M. Bourassa,
que l'union monétaire et l'union politique sont indissociables.
Cette thèse que l'ancien premier ministre a
développée lors de la campagne référendaire en 1980, n'est pas dénuée d'intérêt au
plan théorique et scientifique, mais ne résiste pas à l'analyse de la réalité
économique et politique si chère pourtant à l'ancien premier ministre. Cette réalité
révèle que les processus conduisant à l'union monétaire ne supposent pas
nécessairement une telle indissociabilité et que les États souverains qui participent
à de tels processus ne croient pas indispensable de cheminer vers l'union politique, et
encore moins de confier à un parlement élu à suffrage universel les compétences devant
être exercées en commun pour réaliser l'unnion économique et monétaire.
A l'aboutissement de la troisième phase de l'union
économique et monétaire, les compétences monétaires seront exercées par une Banque
centrale européenne, dont le fonctionnement sera calqué sur le modèle de la Bundesbank
allemande, et qui détiendra dès lors une indépendance non seulement par rapport aux
États membres, mais aussi par rapport aux institutions communes européennes, y compris
de ce Parlement européen élu au suffrage universel.
Quant aux politiques fiscales et budgétaires, il
importe de rappeler qu'elles relèvent, et continueront de relever même après la
troisième phase de l'union économique et monétaire, des États nationaux et que les
institutions communes (y compris le Parlement européen) ne dicteront pas aux États
membres de l'Union européenne de telles politiques.
Un effort d'harmonisation de ces politiques fiscales
et budgétaires demeure toutefois indispensable dans le cadre d'une union économique et
monétaire, comme les Européens l'ont compris, mais les parties à l'Entente du 12 juin
ont également reconnu l'opportunité d'une telle harmonisation en affirmant une volonté
de maintenair un dialoguqe visant une compatibilité des actions respectives en matière
fiscale et budgétaire. Tout comme l'Union européenne, le partenariat économique et
politique entre le Québec et le Canada sera sui generis et les solutions
proposées dans l'entente tripartite du 12 juin demeurent une proposition crédible qui
tient compte de la situation particulière du Québec et du Canada.
Tout comme les Communautés européennes ont évolué
vers l'Union européenne, que l'Assemblée parlementaire est devenue un Parlement, que le
catalogue des compétences exercées en commun par les États membres de l'Union europenne
s'est progressivement enrichi, que le mécanisme de prise de décision a évolué, de
l'unanimité à la majorité qualifiée, le partenariat économique et politituqe entre le
Québec et le Canada sera aussi appelé à évoluer et à s'adapter au contexte changeant
des relations économiques et politiques contemporaines.
A celui qui continu d'affirmer que le statu quo est
la pire des solutions et qui fut celui qui épuisa les recours constitutionnels à la
disposition du Québec, on doit répondre que ce n'est pas l'entente du 12 juin qui est
superficielle et dysfonctionnelle, mais plutôt le fédéralisme actuel qui soufre de ces
défaux.
Le fédéralisme canandien, tel qu'il est pratiqué
et tel qu'on veut le pratiquer, depuis le repatriement de la Constitution de 1982, demeure
superficiel en ce qu'il ne veut accomoder la spécificité québécoise et récuse de
façon systématique la revendication d'asymétrie formulée par les fédéralistes
québécois. Ce fédéralisme est au surplus dysfonctionnel dans la mesure où il engendre
des chevauchements, dédoublements et coûts dont on ne saurait, en toute honnêteté,
nier l'importance, de même que l'incidence sur le bon fonctionnement de l'union
économique et du dsipositif social de la fédération canadienne.
Ainsi donc, on doit s'attendre à ce que l'ancien
premier ministre se contente de faire porter sa critique sur la seule mécanique du
partenariat. Cette mécanique est certainement perfectible, et on aurait souhaité de
celui qui a un jour envisagé de doter le Québec et le Canada d'une superstructure, qu'il
formule aujourd'hui des critiques constructives pour améliorer le projet de partenariat
économique et politique que Québec entend proposer au Canada.
Mais il est des Québécois, et l'ancien premier
ministre parait compter parmi ceux-là, qui récusent l'idée même d'offrir au
Québécois des solutions originales et innovatrices, qui se refusent à réinventer le
lien fédératif s'il suppose l'accession du Québec à la souveraineté et se réfugient
en définitive derrière l'argument de la sécurité économique pour convaincre les
Québécois de ne pas franchir le pas qu'ils sont pourtant convaincus devoir franchir un
jour.
Mais, les Québécois franchiront bientôt ce pas et
il est heureux que l'ex-premier ministre ait affirmé qu'il les accompagnerait s'ils
choisissent, comme voie d'avenir et dans l'intérêt supérieur du Québec, la
souveraineté, mais aussi le partenariat économique et politique avec le Canada.
Daniel Turp
professeur titulaire à la faculté de droit de l'Université
de Montréal et président de la Commission politique du Bloc Québécois.


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