| AU QUÉBEC COMME EN
TCHÉCOSLOVAQUIE? DE LA RÉVOLUTION
TRANQUILLE À LA PARTITION TRANQUILLE: L'INTÉRÊT SUPÉRIEUR DE RASSEMBLER LES
QUÉBÉCOIS |
Si la TCHÉCOSLOVAQUIE a connu sa
«Révolution de velours» et s'engage dans une «partition de velours», sans doute le
Québec peut-il envisager lui aussi de prendre l'initiative d'une partition tranquille et
d'amorcer le processus d'accession à la souveraineté.
Une telle initiative s'impose maintenant puisque les offres
qui seront présentées au Québec par le gouvernement du Canada ne seront pas recevables
selon la Loi sur le processus de détermination de l'avenir politique et constitutionnel
du Québec (loi 150) puisqu'elles ne lieront pas les autres provinces.
Le choix de la voie de la souveraineté s'avère d'autant
plus justifié que ces offres, sans égard même à leur 'recevabilité, ne répondront
pas aux revendications traditionnelles du Québec et n'offriront pas un partenariat de
nature constitutionnelle propre à répondre aux attentes et aux aspirations du Québec
contemporain.
Il appartient selon nous au gouvernement du Parti libéral
du Qu6bec de prendre cette initiative et mener à terme la Révolution tranquille qu'un
précédent gouvernement de ce parti avait mise en chantier, le 20 juin 1960.
Comme le gouvernement de Jean Lesage en 1960, le
gouvernement de Robert Bourassa de 1992 pourrait compter à cette fin sur l'appui d'une
très large partie de la population et davantage encore puisque plusieurs formations
politiques (PQ, NPD et Bloc québécois) ainsi que les mouvements syndicaux, corporatifs
et culturels, n'hésiteront pas à se solidariser avec une telle démarche.
Le gouvernement du Québec a ainsi une chance inespérée
de créer un très large consensus autour du projet d'un nouveau statut politique du
Québec. Il y va de l'intérêt supérieur du Québec et de son gouvernement de dégager
ce consensus, plutôt que de diviser le Québec par la tenue d'un référendum sur des
offres fédérales dont le rejet -probable et souhaitable- affaiblira considérablement le
Québec.
Le Premier ministre demeure préoccupé par la sécurité
économique des Québécois et craint les coûts de transition liés à l'accession à la
souveraineté. Si ces préoccupations et ces craintes sont partagées par la population du
Québec, elles ne sauraient motiver le refus d'un nouveau statut politique pour le
Québec.
Un seul référendum et un
référendum québécois
Le Québec doit prendre seul la responsabilité de
son processus d'autodétermination, comme le souhaite le peuple québécois et comme cela
a été clairement énoncé par la Commission Bélanger-Campeau et la loi 150. Cette
responsabilité, que le ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes et
l'Assemblée nationale ont revendiqué à titre exclusif pour le Québec (1), risque
pourtant de lui échapper si le gouvernement fédéral tient un référendum au Québec et
décide des tenants et aboutissants d'un tel référendum.
Il serait d'une imprudence grave de laisser se dérouler-
sur le territoire québécois ce référendum fédéral. Dans l'état actuel des
discussions constitutionnelles, un référendum fédéral serait essentiellement destiné
à formaliser des offres canadiennes et à obtenir de certaines provinces leur assentiment
à de telles offres.
Si un référendum fédéral devait se dérouler au
Québec, il reléguerait par ailleurs le référendum québécois au simple rang de
référendum de ratification des résultats du référendum fédéral. La séquence des
événements jouerait contre le Québec, car le référendum québécois sera second et
son résultat sera essentiellement lié au résultat du premier.
En acceptant le déroulement d'un tel référendum en
territoire québécois le Québec perdrait ainsi la marge de man¦uvre que lui réservait
le processus mis en place à la suite des travaux de la Commission Bélanger-Campeau.
Le gouvernement du Québec doit dès lors reprendre
l'initiative référendaire et dire clairement qu'il ne souhaite pas voir de référendum
fédéral organisé sur son territoire. La loi fédérale sur les référendums permet
d'ailleurs au gouvernement fédéral d'organiser un référendum dans certaines provinces
seulement et le Québec peut s'appuyer sur la loi fédérale à cette fin.
Si d'aventure, le gouvernement du Canada décidait de
tenir un référendum au Québec, le gouvernement du Québec devrait affirmer, sans
hésitation que c'est sur le résultat du référendum québécois et non sur celui du
référendum fédéral, qu'il s'appuiera pour entreprendre une future négociation.
Une question référendaire pour
rassembler
La clef de l'avenir politique et constitutionnel du Québec
réside dans la formulation de la question référendaire québécoise. Il appartient en
effet à ceux qui gouvernent de proposer, dans l'intérêt supérieur du Québec, une
question qui réussisse à rassembler. Pour ce faire, la question devrait être conforme
à l'esprit et à la lettre de la loi 150, mais pourrait aussi tenir compte de la volonté
exprimée par les Québécois de maintenir des liens avec le Canada.
Si la question formulée par le Premier ministre Bourassa
récemment à Bruxelles («Voulez-vous remplacer l'ordre constitutionnel existant par
l'existence de deux États souverains associés dans une union économique, responsables
à un parlement élu au suffrage universel») (2), revêt un intérêt certain, elle
conviendrait sans doute davantage à un référendum canadien, puisqu'elle concerne
l'ensemble des composantes de l'ordre constitutionnel existant, et non pas seulement sa
composante québécoise. La question du Premier ministre Bourassa postule en revanche
l'accession du Québec à la souveraineté, tout en proposant la création d'une union non
seulement économique, mais aussi politique par la création d'un parlement élu au
suffrage universel.
La question de M. Bourassa devrait porter d'abord et avant
tout sur le statut politique du Québec à l'intérieur de L'ordre constitutionnel
existant et devrait être reformulée pour que l'exercice référendaire québécois ne
soit rendu futile par un éventuel rejet canadien.
En s'inspirant de la question que Louis Bernard avait
formulée lors de sa comparution devant la Commission Bélanger-Campeau (3), laquelle
n'avait pas été sans influencer les coprésidents de cette Commission (4), le--Premier
ministre du Québec pourrait songer à formuler ainsi la question du référendum
d'octobre 1992 :
«Voulez-vous que le Québec accède à la souveraineté
si, après une période de négociation d'au plus un an, un traité d'union ne peut être
conclu avec le Canada?»
Une telle formulation a l'avantage de respecter
l'esprit et la lettre de la loi 150, et de tenir compte du fait que la loi 150 prévoit
que le Québec acquière le statut d'État souverain un an, jour pour Jour, à compter de
la date de tenue du référendum.
Si ce délai d'un an pour négocier un traité d'union peut
paraître court, il forcerait en revanche le Canada et le Québec à négocier de façon
ordonnée et accélérée leur nouveau partenariat. Durant cette négociation, le Québec
pourrait proposer la création d'une nouvelle union économique et voir si le Canada
serait disposé à rendre celle-ci, ou à rendre les États qui la composent, responsables
devant un parlement au suffrage universel.
C'est à. l'occasion de telles négociations que pourraient
être soulevées toutes les questions concrètes liées au maintien de l'union
économique, telles la liberté de circulation des personnes, biens, services- et capitaux
et que pourrait être clarifiés les rôles et responsabilités d'institutions communes,
et notamment d'un parlement élu au suffrage universel.
La souveraineté dans l'honneur et
l'enthousiasme
Si la question de M. Bourassa a suscité quelques
réserves, analogues d'ailleurs à l'égard de la question référendaire de 1980, elle
offre une forte possibilité de rassembler et pourrait dégager un consensus, si elle
faisait l'objet d'un remaniement. Une question ainsi remaniée est propre à rece-voir un
appui massif des Québécois et de conférer un mandat au gouverne-ment du Québec de
réaliser la souveraineté dans l'honneur et l'enthousias-me.
L'élément-clef d'une partition tranquille pour le Québec
demeure la volonté du peuple québécois. Ce peuple a le droit d'être consulté par le
gouvernement du Québec d'ici le 26 octobre 1992 et de réclamer une question
référendaire qui permette de dégager un consensus quant au statut politique du Québec.
À la lumière de l'évolution constitutionnelle des trente
dernières années et de l'impossibilité pour le gouvernement du Canada et les autres
provinces de formuler une offre de partenariat constitutionnel qui satisfasse aux
exigences du Québec, l'accession à la souveraineté du Québec demeure l'option
réaliste et souhaitable.
Octobre 1992 est propre à nous faire oublier un autre
octobre et peut constituer plutôt un grand moment de réjouissance démocratique pour le
peuple du Québec. Un peuple qui aura décidé de se donner un pays et aura à cette fin
plébiscité le Premier ministre du Québec, son gouvernement et ses alliés pour
négocier -comme ont commencé à le faire les Tchèques et les Slovaques- une partition
tranquille.
(1) Voir propos tenus par Gil Rémillard, selon lequel un
référendum fédéral «serait une façon de s'ingérer dans un processus déjà en cours
avec la Loi 150». Voir D. Lessard, L'Assemblée nationale s'opposera au projet du
référendum d'Ottawa», La Presse, 27 novembre 1991, p.-B-1.
(2) Cette formulation semble remonter à 1979, mais est
sensiblement différente, comme en fait foi le libellé ci-après: « Voulez-vous
remplacer l'ordre constitutionnel existant par deux États souverains associés dans une
union économiques laquelle serait responsable à un parlement élu au suffrage
universel?» Voir «Bourassa, l'entrevue oubliée.» L'Actualité, 15 septembre 1990, pp.
11-12
(3) Voir L. Bernard, «Ne souhaitons pas la désintégration
du Canada anglais: Que le Québec opte pour l'indépendance si une entente de
souveraineté-association ne peut être conclue», LE DEVOIR, 19 décembre 1990, P. B-8
(4) Voir à ce sujet les révélations de Lucien Bouchard, À
visage découvert, Montréal, Boréal, 1992, p. 350.
Daniel Turp
Professeur à la faculté droit de l'Université de Montréal


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