 
  

  

 

|
Les incidences internationales de lavis
consultatif de la cour suprême du canada sur la souveraineté du québec |
Daniel turp
Député fédéral de Beauharnois-Salaberry
Porte-parole du Bloc Québécois pour les Affaires étrangères
Professeur à la Faculté de droit de lUniversité de Montréal (en congé)
Communication présentée au Symposium du
Centre Robarts détudes canadiennes de York University sur «Le renvoi sur la
sécession du Québec :
ses incidences sur le projet de souveraineté du Québec»
Glendon College, Toronto
13 novembre 1998
Dans son avis consultatif du 20 août 1998
sur la souveraineté du Québec, la Cour suprême du Canada se prononce sur plusieurs
aspects du processus daccession du Québec à la souveraineté. Dans une perspective
politique, lun des éléments-clef de lavis est sans contredit
laffirmation selon laquelle «un vote qui aboutirait à une majorité claire au
Québec en faveur de la sécession, en réponse à une question claire, conférerait au
projet de sécession une légitimité démocratique que tous les autres participants à la
Confédération auraient l'obligation de reconnaître». (par. 150). Selon la Cour,
une telle obligation de reconnaissance confère dailleurs, sous langle
juridique, un droit «de chercher à réaliser la sécession» et «imposerait aux autres
provinces et au gouvernement fédéral l'obligation de prendre en considération et de
respecter cette expression de la volonté démocratique en engageant des négociations
(...)» (par. 88).
Cette obligation de négocier, à laquelle la
Cour suprême confère une valeur constitutionnelle et quelle considère comme
impérative, acquiert de ce fait une importance primordiale dans le processus
daccession à la souveraineté. Elle permet dorénavant aux souverainistes de
réfuter largument selon lequel le reste du Canada ne négociera pas avec le Québec
à la suite dun oui référendaire, comme lont fait les dirigeants
fédéralistes comme Pierre Elliott Trudeau et Mike Harris au cours des campagnes
référendaires québécoises de 1980 et 1995. Si lusage quon peut faire au
plan interne du nouvel argument juridique fourni aux souverainistes par la Cour suprême
du Canada est évident, son usage à léchelle internationale lest tout autant
étant donné les liens que la Cour établit entre lobligation de négocier et la
communauté internationale. Dans son avis du 20 août 1998, la Cour a internationalisé en
définitive le processus daccession du Québec à la souveraineté en invitant les
autres États à agir non seulement comme témoins du processus daccession du
Québec à la souveraineté (I), mais aussi comme parties à ce processus (II).
I- Les États comme témoins de
laccession du Québec à la souveraineté
La Cour suprême nhésite pas à placer
lobligation de négocier dans le contexte international lorsquelle affirme que
«l'adhésion des parties à l'obligation de négocier serait indirectement évaluée au
plan international» (par. 103). Ce faisant, elle reconnaît que la conséquence dun
«Oui» référendaire, sous réserve quil soit exprimé par une majorité claire en
réponse à une question claire, internationalise une question qui pourrait passer pour
exclusivement interne.
Ainsi, la Cour suprême reconnaît non
seulement le fait que que dautres États pourraient sintéresser, comme ils
lont toujours fait, aux attitudes des gouvernements du Canada et du Québec dans ce
contexte, mais considère quils peuvent jouer un rôle concernant une obligation de
négocier qui est une obligation constitutionnelle intérieure. Elle semble donc accorder
à ces États un statut, qui est plus politique que juridique, mais elle leur confère
néanmoins un rôle clef.
Il semble que cette internationalisation
intervient dabord pendant les négociations elles-mêmes dans la mesure où elle
implique que les gouvernements étrangers peuvent évaluer, bien quindirectement, si
le Québec et le reste du Canada se conduisent conformément à lobligation de
négocier. Cette conduite, déclare la Cour, «serait régie par les mêmes principes
constitutionnels que ceux qui ont donné naissance à l'obligation de négocier: le
fédéralisme, la démocratie, le constitutionnalisme et la primauté du droit, et la
protection des minorités» (par. 90). Ainsi, la Cour suprême du Canada invite les
gouvernements étrangers à évaluer la façon dont ces principes constitutionnels sont
pris en compte pendant les négociations ainsi que les «intérêts du gouvernement
fédéral, du Québec et des autres provinces, d'autres participants, ainsi que des droits
de tous les Canadiens à l'intérieur et à l'extérieur du Québec» (par. 92).
Ces intérêts sont également liés aux
«questions très diverses» (par. 96). qui seraient en jeu dans les négociations. Il
semble que, selon la Cour, figureraient parmi ces questions le «haut niveau
d'intégration des institutions économiques, politiques et sociales au Canada», «une
économie nationale et une dette nationale», «la question des frontières», les
«minorités linguistiques et culturelles, dont les peuples autochtones» (ibid.).
La Cour suprême donne à entendre donc que les États membres de la communauté
internationale évalueront directement tous les aspects de la négociation. Mais elle
semble conférer un autre rôle encore plus névralgique aux États membres de la
communauté internationale lorsquelle suggère quils seraient parties au
processus daccession du Québec à la souveraineté.
II- les États comme parties à
laccession du Québec à la souveraineté
Si la Cour suprême du Canada confère un
rôle aux autres États souverains pendant les négociations, elle semble également
penser quils auront un rôle à jouer après les négociations. Elle rattache
clairement la violation de lobligation de négocier à la question de la
reconnaissance internationale. Dans une déclaration dune importance capitale, elle
affirme :
Ainsi, un Québec qui aurait négocié dans
le respect des principes et valeurs constitutionnels face à l'intransigeance injustifiée
d'autres participants au niveau fédéral ou provincial aurait probablement plus de
chances d'être reconnu qu'un Québec qui n'aurait pas lui-même agi conformément aux
principes constitutionnels au cours du processus de négociation. -La légalité des actes
des parties au processus de négociation selon le droit canadien ainsi que la légitimité
qu'on leur reconnaît seraient l'une et l'autre des considérations importantes dans le
processus de reconnaissance (par. 103)
Limportance que la Cour accorde à la
reconnaissance ressort également de déclarations où il est question de la conduite des
parties aux négociations. Elle affirme que «[l]e succès ultime d'une telle sécession
dépendrait du contrôle effectif d'un territoire et de la reconnaissance par la
communauté internationale» (par. 106) et ajoute :
Le succès ultime d'une telle sécession
dépendrait de sa reconnaissance par la communauté internationale qui, pour décider
d'accorder ou non cette reconnaissance, prendrait vraisemblablement en considération la
légalité et la légitimité de la sécession eu égard, notamment, à la conduite du
Québec et du Canada (par. 155)
La Cour semble dès lors accorder une grande
importance à la reconnaissance dans le cadre et le processus juridiques quelle
crée en réponse à la prétention du Québec à la souveraineté dans le contexte
canadien. De ce point de vue, elle déclare que «(...) l'une des normes juridiques que
les États peuvent invoquer pour décider de reconnaître ou non de nouveaux États est la
légitimité du processus par lequel ceux-ci ont fait de facto sécession ou cherchent à
le faire» (par. 143). Elle se hâte dajouter que «le processus de reconnaissance,
auparavant considéré comme l'exercice d'un pouvoir souverain absolu, est maintenant
assorti de normes juridiques» (ibid.) et cite à lappui de cette position la
Déclaration de la Communauté européenne sur les Lignes directrices sur la
reconnaissance de nouveaux États en Europe orientale et en Union soviétique.
Ces déclarations de la Cour suprême du
Canada révèlent clairement quelle considère les autres États membres comme des
parties au processus daccession du Québec à la souveraineté. La participation de
tierces parties nest manifestement pas considérée comme une violation de
lindépendance politique fdu Canada et la Cour ne condamne pas à lavance
toute reconnaissance de la souveraineté du Québec comme «prématurée». Tout au
contraire, elle semble accepter lidée que des gouvernements étrangers pourraient
reconnaître le Québec si le Canada faisait preuve dintransigeance pendant les
négociations et ne respectait pas son obligation de négocier de bonne foi avec le
Québec.
Conscient de limportance accordée aux
États étrangères dans le cadre de ce processus, le premier ministre du Québec, M.
Lucien Bouchard, a souligné limportance de ces opinions de la Cour suprême du
Canada lorsquil a déclaré que la Cour suprême «envoyait un message clair à la
communauté internationale en disant que si, après un oui référendaire, le Canada et
les autres provinces se montraient intransigeants envers le Québec dans le processus de
négociation, la reconnaissance du Québec serait plus facile à obtenir». Il a ajouté,
en des termes qui rappellent la dernière campagne électorale, que la Cour donnait au
Québec «une autre condition de réussite aux négociations».
*****
À la lumière des nombreuses déclarations
de la Cour concernant le rôle-clé que les États pourraient jouer dans le processus
daccession du Québec à la souveraineté, le souverainistes réitérent leur
intention remplir leur obligation de négocier avec le reste du Canada. Ils ont
lintention de négocier de bonne foi toutes les questions liées à laccession
du Québec à la souveraineté et, en outre, de négocier et conclure un traité de
partenariat afin de maintenir lunion économique et monétaire existante. Ils
prennent cet engagement principalement envers le Canada, mais aussi envers tous les États
de la communauté international que la Cour suprême considère comme des témoins et des
parties au processus daccession du Québec au statut de pays souverain.


|