Michael Meinertzhagen

 

Poèmes: Nature, À elle…

Nouvelle: Le Temps

 

 

Nature

 

Derrière la montagne, il y a

Une chênaie, un lac ... personne

Ah, ce dernier mot à mon coeur résonne

De savoir qu'il n'y a personne ici-bas

 

Terre d'accueil, monde sauvage

Encore vierge de la main humaine

Je viens pour m'extirper la haine

Qui m'a empreint jusqu'à cet âge

 

Je veux vivre à tes côtés,

Muni de ma seule volonté;

Je viens seul, fais-moi confiance,

Je viens guérir mes souffrances

 

Je veux apprendre ce qui c'est perdu

Dans l'orgueil des hommes

Pour eux, apprendre est défendu

A quoi sert d'être un homme ?

 

J'en ai marre de vivre dans la dépendance

D'attendre le meilleur des mondes,

Je veux vivre chez toi, accorde-moi cette chance.

 

Laisse-moi refaire un monde

Où cette fois je serais seul avec toi

Toi, nature, ouvre-moi tes bras.

 

 

A elle...,

 

Je ne suis aujourd'hui

que cette chair

prolongeant notre chair,

cet enfant jetant des cailloux dans la rivière.

Alors qu'approchent muettes

de futures catastrophes,

je me détourne de mes nuits atroces

pour saisir avec elle les miroitements du soleil

et le froissement des navires

balafrant les rives

sous les gestes du vent.

Rien désormais ne peut me distraire

de son regard bleu posé sur les pierres

où, tranquille

ma mort songe dans la lumière.

 

 

Le Temps ?

 

Il y a longtemps, un soir, j’ai pris le train de nuit. C’était l’hiver où justement les nuits sont longues.

A cette heure-là, il n’y avait pratiquement personne dans la gare, ni sur le quai. Pratiquement personne non plus à l’intérieur du train ; trois ou quatre voyageurs, guère plus, répartis dans l’unique wagon relié à la locomotive électrique.

J’étais seul dans mon compartiment. Il était bien chauffé, heureusement. Les nuits d’hiver sont tellement froides.

Je me suis endormi très vite malgré la position inconfortable, bercé par le frottement hypnotique des roues sur les rails.

Il évoquait le battement d’un cœur, sauf que ce cœur battait à trois temps. Takatac, takatac, takatac… ça faisait. Il n’y avait rien de tel pour s’endormir, malgré l’inconfort.

Ce jour-là, bizarrement, j’avais oublié ma montre. Impossible de me rappeler l’heure du départ ni même comment j’ai réussi à prendre le train à temps à la gare. Dans la nuit, à un moment, je ne sais pas pourquoi, je me suis réveillé en sursaut. J’avais les jambes complètement ankylosées. Le train filait toujours. Dehors c’était toujours le noir absolu des nuits d’hiver. Je n’avais toujours aucune notion du temps. Combien de temps avais-je dormi ? Combien de temps me séparait de la fin de mon voyage ? Je décidai donc de sortir de mon compartiment pour me dégourdir un peu, fumer une cigarette, et trouver quelqu’un pour me donner l’heure.

Le couloir était désert, en tout cas peu éclairé. Tous les compartiments du wagon étaient fermés. Où se trouvaient les autres voyageurs ? J’avais l’impression, étrange, d’être l’unique passager du train.

J’ai marché jusqu’à la locomotive puis jusqu’à l’autre bout du train. Puis je suis revenu sur mes pas en m’installant devant une fenêtre pour allumer une cigarette. La nuit était tellement noire que l’on ne voyait strictement rien à l’extérieur, rien des paysages traversés, pas la moindre petite lueur, aucun signe de vie d’une maison ou d’un village dans le lointain. En fait, je ne voyais que mon reflet et celui de celle que j’aime, pourtant elle n’était pas là physiquement mais à chaque moment je la sentais en moi ; l’humidité recouvrait ces deux reflets dont l’un n’était qu’un rêve, la condensation à l’intérieur du train et le froid glacial au dehors. Plus j’y faisais attention, plus je me demandais pourquoi je n’osais pas lui avouer mon amour. La situation dans laquelle nous vivions quotidiennement m’empêchait de le faire pourtant bon dieu que je l’aime !

Pour passer le temps, je m’amusais à dessiner de petits cercles avec mes doigts. Sans doute allais-je croiser un autre voyageur, si ce n’est le contrôleur.

Mais, hélas ! personne, je commençais à trouver le temps long et m’ennuyais, tout seul, dans mon couloir, face à la fenêtre. Toujours aucun individu à l’horizon. Je résolus de partir à la recherche de mes rares compagnons de voyage. Ceux que j’avais aperçus monter dans le train avant le départ, à la gare, dispersés sans doute dans les autres wagons.

Je commençai par ouvrir délicatement le compartiment voisin du mien, mais il était vide. J’ouvris alors le suivant, et là heureusement il était occupé. C’était elle, je la reconnus au premier instant. Que faisait-elle là ? Et à cette heure ? Mais quelle heure bon dieu, je ne le savais toujours pas.  Le fait est qu’elle était là, et qu’elle ressentait ma présence sans pour autant me regarder. Les mots ne purent sortirent de ma bouche, pourtant, j’en avais des choses à lui dire. Elle lisait tranquillement un manuel de politique d’Europe de l’Est, assise près de la fenêtre. De sa main gauche elle lançait machinalement un dé à quatre chiffres sur la petite table en face d’elle. Elle portait un manteau noir d’hiver, qui laissait toutefois apparaître une croix accrochée à un collier. J’étais déconcerté par le calme dont elle faisait preuve. Je ne pouvais rester ici, je n’ai jamais pu parler à ceux que j’aime et ce n’était pas aujourd’hui que cela commencerait. "Je lui parlerais la fois prochaine" Combien de fois cette phrase m’était-elle passée par la tête ? Elle est presque devenue un refrain à ma vie. Pourtant, en refermant la porte, quelque chose me troubla.

J’entrai alors dans le compartiment suivant. Malgré l’obscurité, j’aperçus un couple tendrement enlacé. Une jeune fille brune et un jeune homme, endormis, étaient allongés sur des banquettes. Etaient-ils en voyage de noces, ou plutôt en fugue amoureuse, car ils n’avaient aucun bagage avec eux. Ils s’étaient juste recouverts de leurs manteaux pour ne pas avoir froid. Je les enviais quelque part, une sorte de calme se dégageait de leur souffle et le temps avait l’air de leur appartenir. Aah, ce maudit temps qui avait l’air de m’avoir abandonné. En tout cas, je n’osais les réveiller.

Je me retrouvai dans la pénombre du couloir, pas plus avancé que tout à l’heure, avec peut-être l’envie plus forte de savoir à quel moment j’arriverais à destination et si je pouvais aller me rendormir tranquillement sans rater mon arrêt.

J’avais vu trois passagers, et si je ne m’étais pas trompé, il ne m’en restait plus qu’un à rencontrer pour me renseigner. Sans compter le contrôleur, qui ne s’était toujours pas manifesté ni le conducteur de la locomotive, qui était dans un endroit inaccessible pour moi.

Et il ne me restait plus, sauf erreur, que quatre compartiments à visiter.

A ce moment, je perçus un frôlement derrière moi. En me retournant, je me retrouvai face à un petit homme habillé en uniforme de la compagnie des chemins de fer. C’était le contrôleur, surgi de nulle part.

Je lui répondis par l’affirmative, bien heureux de pouvoir demander un peu plus d’informations sur mon voyage.

Le petit contrôleur partit alors dans un rire sans fin, attrapa mon billet, le déchira et s’éloigna.

Surmontant ma surprise, je me ruai sur lui, dans le couloir, en criant, affolé de voir s’échapper ma seule source de renseignement.

Et il éclata de rire de plus belle, puis disparut soudain sans que je sache comment.

Non, mais il est complètement dingue ce contrôleur, pensai-je. Et je me retrouvai seul, malheureux, à attendre mon heure dans la pénombre du couloir, à ramasser mes petits bouts de billets dans le train de la nuit. Cette fois, pas de doute, il se passait quand même quelque chose d’anormal, à moins que l’employé des chemins de fer ne soit tout à fait fêlé, ce qui était toujours possible par ici.

Déboussolé, je rentrai dans un compartiment au hasard. Je m’écroulai sur une des banquettes et fermai les yeux un moment. Je ne me rendis pas compte, pas tout de suite, que le compartiment était occupé. C’est alors qu’une voix s’éleva. Une vieille dame, assise près de la fenêtre, me regardait. Elle avait au moins quatre-vingts ans. Son visage et ses mains étaient si fripés qu’il n’y avait pas de doute là-dessus.

Et je quittai le compartiment. Dans le couloir, je retrouvai le jeune couple en train de s’embrasser rageusement, quand l’homme m’aperçut.

La jeune fille me regarda alors avec un visage plein de compassion.

C’est à ce moment-là que j’ai craqué. Je me suis jeté sur le premier signal d’alarme à ma portée. Je l’ai tiré si fort qu’il m’est resté dans les mains. Je me suis mis à fondre en larmes comme un gamin. Le contrôleur rapidement prévenu s’adressa au jeune couple qui essayait de me consoler. Il faut prévenir le curé qui se trouve dans le compartiment suivant, disait-il, lui seul peut aider ce monsieur, moi je n’ai pas que ça à faire, j’ai mon rapport à terminer avant de profiter du voyage ; pour une fois dans ma vie, je ne vais pas perdre cette occasion.

Et puis le prêtre vint me retrouver.

nouvelle, enfin une bonne nouvelle pour moi, pour nous tous et peut-

être une mauvaise pour vous.

Je le regardai avec des yeux ronds, un peu hagards et, je pensai à elle ; jamais je n’aurais pu lui dire… mais tout cela n’a désormais plus d’importance.

 

 

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