Fabienne Dolder

 

 

J'ai trop vu dans tes sourires, tant de miroirs bleutés

qui font mourir.

 

Maintenant je n'ai plus que cendres dans les mains, un

peu d'eau qui ne suffira que demain.

 

***

 

"L'obscurité me désaltère,

Elle porte de si beaux fruits

Plus mûrs que tous ceux de la terre,

J'aime les pêches de la nuit."

 

Jules Supervielle

 

 

Le soleil une dernière fois conciliant, de ses mains me

caresse. Les ultimes odeurs d'une journée lentement

disparaissent, ployants sous une douloureuse faiblesse. Je

suffoque, tout m'anéantit. La fièvre brûlante de mes

ennuis, le ciel trop clair de ma vie.

 

Soudainement l'inceste. Chanceuse maladresse, un

changement s'exerce. Au loin dame nuit avance, fruit de

l'élégance. Je me sens mieux, revivre peut-être. Serré

contre moi, balluchon insolent de mon jour, je ne peux plus

t'offrir d'amour. De tes soupirs incessants tu m'as fait

souffrir, à chaque grimace un peu mourir. Maintenant je te

serre contre moi, non pour te protéger, mais pour mieux te

livrer.

 

Voici le silence. Infime fragilité, innocence voilée,

venue taire le jour, son de la pertinence. La lueur sans

rage se débat. De son ennemi encombrant, redoute le froid.

A l'heure de la défaite, alors que du jour il ne reste que

mince silhouette, celui-ci se retire, lâche ses dernières

pincettes. Le voilà parti. Un nouveau règne, celui de la

nuit.

 

Moi assise au bord du sommeil, je languis, d'attentes

impatientes agonise.

 

Enfin cette obscurité, ailes de sécurité. Je m'y réfugie

toute entière. Aux flèches du jour je la préfère. Douce

berceuse. J'aime jouer avec ton innocence, te souffler le

chant de mes confidences. D'une mère tu as l'oreille, d'un

père les conseils. De moi tu essuies la tristesse. Oui je

me sens revivre, comprise peut-être. Flots de paroles trop

longuement tues, restes de chairs trop mis à nus. Voilà ce

que je te remets.

 

A l'heure ou les rayons d'un soleil trop insistant ne sont

guère que souvenir, tu viens me sourire.

 

Douloureuse évidence, que celle de la dépendance. J'ai

besoin de tes étreintes, odeurs Corinthe. Un besoin

larmoyant, chaque fois plus présent. Celui de m'oublier.

Perdre un peu de ce que je suis, être torturé, manipulé par

les bruits.

 

Tu es un autre monde. Mystérieuses sont tes contrées.

Chemins fortuits. Sinueuses rivières. Sur tes flancs tout

est présent. Tout est permis, peut-être même l'interdit.

 

On y trouve les fruits d'une nouvelle vie, celle qui

peut-être jamais n'existera, mais qui restera un secret

bleuté entre toi et moi. Je t'aime ma nuit. De l'être

angoissé tu permets l'évasion. Tu es imaginaire, là ou est

prison.

 

 

Mais dans tes bras tendrement bercée je souffre. Déjà de

l'aurore je perçois le visage, griffes dont je redoute la

rage.

 

C'est injuste. Trouver un bonheur, y goûter, puis en être

séparée. Je ne peux comprendre cette fatalité. Déjà je me

sens pourchassée par les soldats de la vie qui ne m'ont

laissé que cette nuit.

 

 

Elle fut trop courte pour errer jusqu'au bout de la

tortueuse route, trop brève pour laisser grandir mes

infinis rêves.

 

 

Ne crois pas à ta victoire soleil noir. Sache que je

recommencerai, choisirai la fugue de l'espoir. Rien ne

saurait m'arrêter, car c'est la nuit ma préférée.