Jacques Prévert

 

Je suis dans le métro, je somnole et soudain je me

réveille à cause de quelque chose de désagréable qui me

chatouille le menton, je me réveille et vois un petit

homme debout, en blouse blanche, qui me passe

énergiquement sur le visage un petit balais mouillé.

 

Ça va, je suis chez le coiffeur, je dormais, me voilà

rassuré.

 

Je m’endors à nouveau, soudain une douleur terrible,

on m’arrache en vrille tout le dedans de la tête, je

m’éveille et vois un petit homme debout, en blouse

blanche, avec une fraise mécanique à la main.

 

Ça va, je suis chez le dentiste, me voilà rassuré.

Et le dentiste m’endort parce que j’ai crié.

 

A nouveau je suis dans le métro, je somnole, je

m’endors. Une femme que j’aime vient s’asseoir près

de moi, je ne sais pas qui c’est mais comme toutes

les femmes que j’aime elle est nue et belle avec moi.

 

Les voyageurs nous regardent de travers et, choqués,

Descendent en protestant à la prochaine station.

 

La femme que j’aime m’embrasse et le reste s’efface.

 

Soudain, quelque chose d’horrible me touche à l’épaule.

La femme que j’aime disparaît. Je tourne la tête, je vois

Une main sur mon épaule puis après cette main un bras

et finalement devant moi, un petit bonhomme debout,

vêtu de bleu, avec une pince à trous à la main et qui me

demande mon billet.

 

Je le tue, sans réfléchir. On tire le signal d’alarme,

Le métro s’arrête, on m’entraîne et je m’endors, je m’en-

dors et je m’endors…

Je suis dans le métro, j’attends cette femme que

J’aime, elle vient, elle sourit, elle s’assoit près de moi,

elle me prend par le cou, mais…

 

On me touche à nouveau l’épaule, c’est insupportable,

je me réveille.

 

Un homme habillé en garde républicain me fait signe,

En fronçant un épais sourcil, que " ce n’est pas le

moment de dormir ".

 

Ça va, je suis au Tribunal, en Cour d’Assises, me

voilà rassuré !

 

Un petit homme en rouge me désigne frénétiquement

du doigt et supplie sept petits hommes en gris, leur

demandant ma tête parce qu’il faut que je paye ma dette

à la Société.

 

A la Société… la Société… je m’endors, je m’endors,

je m’endors.

 

Je suis dans le métro, j’attends la femme que j’aime.

 

Elle vient, elle est plus belle et plus jeune et mieux

faite que jamais, elle sourit, elle est heureuse, elle

comprend tout, elle sait tout, elle m’aime autant que je

l’aime et, comme moi, elle s’aime aussi beaucoup.

 

Nous sommes faits pour nous entendre, nous sommes

faits pour l’amour.

 

Et c’est une immense chance que nous soyons en

première parce que les banquettes sont plus douces et…

 

Mais voilà que ça recommence, on me frappe à

nouveau sur l’épaule.

 

Mais, cette fois, la femme que j’aime ne disparaît pas.

Je me retourne et vois un petit homme en blanc.

Ce n’est pas le dentiste, ce n’est pas le coiffeur, ce n’est

pas non plus le procureur… c’est le contrôleur. Il est

en blanc parce que les linceuls sont blancs et il est en

linceuls parce qu’il est mort et il est mort parce que je

l’es tué. Mais il continue à contrôler au-delà de la vie,

de la mort et de la bonne ou de la mauvaise humeur,

parce que c’est son métier. Il me regarde avec une

grande indifférence et ne paraît pas du tout m’en

vouloir de l’avoir tué. Oh ! bien sûr, il ne sourit pas et

il n’a pas l’air gai : simplement le visage heureux,

abruti, et béat qu’ont les saints sur les vitraux et sur

les calendriers.

 

Poliment il nous demande nos billets.

 

A ce moment, la femme que j’aime disparaît. Sans

aucun doute elle n’a pas de billet et moi, je n’ai qu’un

billet de seconde et pas d’argent pour supplémenter.

 

Le contrôleur hoche douloureusement la tête, le

train s’arrête… et je vais en seconde.

 

Le train repart. La femme que j’aime revient et

m’embrasse.

 

Et c’est aussi une immense chance que nous soyons

en seconde parce qu’on peut aussi bien faire l’amour

avec celle que l’on aime, et qui vous aime, sur une

banquette de bois, en seconde classe, dans le métropo-

litain et devant tous les voyageurs, que sur un lit

recouvert de satin somptueux, ou, enfants, sous un

porche en vidant les ordures le soir.

 

Les voyageurs nous regardent avec le regard indiffé-

rent des gens qui en ont vu d’autres ou qui en ont

entendu parler.

 

Soudain la porte s’ouvre et Têtu, le Procureur,

toujours vêtu de rouge, me désigne à nouveau du doigt

et réclame, au milieu de l’indifférence croissante des

voyageurs, ma tête.

 

Alors j’éclate de rire et la femme que j’aime éclate

aussi de rire et elle m’embrasse et je l’embrasse et nous

faisons l’amour.

 

Et soudain l’inquiétude me prend et j’ai peur " que

tout ceci ne soit qu’un rêve ".

 

Mais la femme que j’aime, comprend ma pensée,

me pince jusqu’au sang avec une immense tendresse,

mais je crains toujours de rêver.

 

Et l’idée me vient que c’est peut-être parce que je

rêve que je fais beaucoup mieux l’amour qu’habituel-

lement, en réalité.

 

Mais la femme que j’aime est si réellement belle, si

si heureuse, si jeune, que j’ose, en la caressant, lui dire,

comme on dit en réalité, " tout le fond de ma pensée ".

et elle me répond en secouant doucement sa jolie

tête : " Non, réellement, qu’est-ce que tu va cher-

cher ! "

 

Mais on me frappe à nouveau sur l’épaule et à

nouveau elle disparaît.

 

Mais cette fois, en riant, d’un rire si généreux, si

heureux et si confiant que je ne peux m’empêcher

de rire de ce même rire, et c’est dans l’éclat même

de ce rire, éclatant comme un soleil, qu’elle avait en

disparaissant, que je vois devant moi, se dressant

dérisoirement, des petits hommes en noir, dont deux

avec une robe qui me supplient, des larmes sérieuses

plein les yeux, d’avoir beaucoup de courage parce que

mon pourvoi en grâce est rejeté.

 

Inénarrable, c’est-à-dire qu’on ne peut absolument

pas narrer.

 

Je m’endors. Tout cela est si vain, d’un temps si

Arriéré, si limité. Je m’endors, je m’endors…

Je m’endors et elle vient. Et elle m’embrasse encore.

 

 

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