Guillaume Apollinaire

 

Quelques poèmes: Le Pont Mirabeau, Ombre, Toujours, Fête

 

Le Pont Mirabeau

 

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu'il m'en souvienne

La joie venait toujours après la peine

 

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

 

Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l'onde si lasse

 

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

 

L'amour s'en va comme cette eau courante

L'amour s'en va

Comme la vie est lente

Et comme l'Espérance est violente

 

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

 

Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

 

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

 

 

Ombre

 

Vous voilà la nouveau près de moi

Souvenirs de mes compagnons morts à la guerre

L'olive du temps

Souvenirs qui n'en faites plus qu'un

Comme cents fourrures ne font qu'un manteau

Comme ces milliers de blessures ne font qu'un article

De journal

Apparence impalpable et sombre qui avez pris

La forme changeante de mon ombre

Un indien à l'affût pendant l'éternité

Ombre vous rampez près de moi

Mais vous ne m'entendez plus

Vous ne connaîtrez plus les divins poèmes que je chante

Tandis que moi je vous entends je vous vois encore

Destinées

Ombre multiple que le soleil vous garde

Vous qui m'aimez assez pour ne jamais me quitter

Et qui dansez au soleil sans faire de poussière

Ombre encre du soleil

Écriture de ma lumière

Caisson de regrets

Un dieu qui s'humilie

 

 

Toujours

 

Toujours

Nous irons plus loin sans avancer jamais

 

Et de planète en planète

De nébuleuse en nébuleuse

Le don Juan des milles et trois comètes

Même sans bouger de la terre

Cherche les forces neuves

Et prend au sérieux les fantômes

 

Et tant d'univers s'oublient

Quels sont les grands oublieurs

Qui donc saura nous faire oublier telle ou telle partie

du monde

Où est le Christophe Colomb à qui l'on devra l'oubli

d'un continent

 

Perdre

Mais perdre vraiment

Pour laisser place à la trouvaille

Perdre

La vie pour trouver la Victoire

 

 

Fête

 

Feu d'artifice en acier

Qu'il est charmant cet éclairage

Artifice d'artificier

Mêler quelque grâce au courage

 

Deux fusants

Rose éclatement

Comme deux seins que l'on dégrafe

Tendent leurs bouts insolemment

IL SUT AIMER

Quelle épitaphe

 

Un poète dans la forêt

Regarde avec indifférence

Son revolver au cran d'arrêt

Des roses mourir d'espérance

 

Il songe aux roses de Saadi

Et soudain sa tête se penche

Car une rose lui redit

La molle courbe d'une hanche

 

L'air est plein d'un terrible alcool

Filtré des étoiles mi-closes

Les obus caressent le mol

Parfum nocturne où tu reposes

Mortification des roses

 

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