RECHERCHE SUR JEFF WALL

TEXTE de Lisabeth Robert , UQAM - 2005

Présentation sommaire de l’artiste

Jeff Wall est un artiste canadien né à Vancouver, le 29 septembre 1946.[1] Après avoir gradué de l’Université de la Colombie-Britanique, il entreprend un doctorat en histoire de l’art au Courtauld Institute of art (Londres) et y élabore une thèse en rapport au photomontage et au cinéma.[2] À partir des années 70, Wall crée des images photographiques où se superposent des influences diverses telles : l’histoire de l’art, la peinture, le cinéma et la publicité.  Depuis bientôt 10 ans, il est revenu au noir et blanc et crée des images qui,  ne s’inscrivant pas dans des séries ni des thèmes, obéissent chacune à une mise en scène qui lui est propre.[3]

L’artiste, qui est surtout connu pour ses grands transparents photographiques installés à l’intérieur de caissons lumineux, compte aujourd’hui parmi les figures les plus marquantes de la scène mondiale d’art contemporain[4].

Il vit actuellement à Vancouver, où il consacre son temps à la création artistique et à l'écriture.[5]

 

Présentation de l’œuvre Picture for women et de ses caractéristiques formelles

Picture for women - Jeff Wall

Picture for women, réalisée par Jeff Wall en 1979, consiste en une épreuve Cibachrome présentée à l’intérieur d’un caisson lumineux qui mesure précisément 161,5 x 223,5 x 28,5 cm. L’œuvre fait partie de la collection Musée national d'art moderne, Centre Pompidou.[6]

L’épreuve photographique couleur réalisée par l’artiste représente une sorte de triptyque qui met en vedette une jeune femme appuyée à un comptoir, une caméra et un photographe. Le tout se déroule dans le studio de l’artiste sous une savante mise en scène qui dégage une « inquiétante étrangeté ». En premier plan, il y a cette femme qui semble nous fixer comme spectateur. Ensuite, il y a le photographe qui regarde aussi à « l’extérieur du tableau » sans trop savoir quoi précisément. En troisème plan, il y a l’œil de la caméra qui est directement braqué sur nous. Pour terminer, au plafond, on retrouve le câblage d’un système d’éclairage qui installe des lignes de perspective qui sollicite fortement l’œil à entrer dans l’image.

Si on revient aux spécificités matérielles de l’œuvre, on peut se demander pourquoi l’artiste a choisi de présenter cette épreuve photographique à l’intérieur d’un caisson lumineux. C’est que Wall a réalisé que la lumière qui émane de l’arrière de la photographie lui confère une saturation des couleurs et une luminosité qui hypnotisent le regard du spectateur.[7] Cette même lumière derrière l’oeuvre, ajoutée à celle de la scène photographiée, donne également l’impression d’une plus grande profondeur, de plus d’espace à l’intérieur de l’image. Elle ne bloque plus le regard à la surface plane et opaque de la peinture et la photographie traditionnelles. [8]

Avec ses caissons lumineux, Jeff Wall trouvera donc moyen de réfléchir au pouvoir narratif de l’image, à sa capacité critique et à son mode de fabrication. [9] Les caissons que l’artiste a utilisés pour son œuvre Picture for women proviennent de la compagnie allemande EFRA-Lichtwerbung et produisent une qualité unique de lumière. Les tubes fluorescents qui le composent ont une luminance et une température de 5 000 degrés kelvin : leur lumière est pure et elle possède une blancheur exceptionnelle.[10]

Chaque caisson est également constitué d’un boîtier en aluminium qui supporte le système d’éclairage. De plus, il possède un système électrique qui alimente les tubes. En ce qui concerne le Duratrans (la photographie), il est protégé entre deux feuilles de plexiglas. Celui de derrière, d’un gris semi-opaque,  sert à le retenir et, surtout, à diffuser la lumière des tubes fluorescents. Celui de devant est complètement transparent. Enfin, l’œuvre est finalisée par l’ajout d’un cadre d’aluminium de finition. [11]

Au centre Pompidou, dans la salle où est exposée l’œuvre de Wall, l’éclairage est contrôlé afin de ne pas contraster avec celui dégagé par le caisson. Pour se faire, le musée a opté pour une ampoule de pyrex avec filtre intégré et d’un filtre bleuté employé sur les plateaux de tournage. Ce dernier combiné à l’ampoule donne une blancheur presque équivalente à celle des tubes fluorescents, soit 5000 degrés kelvin. Puisque le Cibachrome réagit aux changements de température et qu’il se rétracte lorsqu’il est froid, l’oeuvre doit demeurer allumée durant tout le temps de l’exposition afin d’éviter les plis et les gondolements.[12]

 

Présentation sommaire de l’enjeu

Jeff Wall ne se définit pas comme un photographe, mais plutôt comme un artiste qui utilise la photographie.[13] Contrairement à ce qu’on attend de la photographie habituelle, les œuvres de Wall ne racontent pas le réel. Elles le dénoncent en tant que fiction de lui-même, en inspirant une atmosphère fausse et étrange.[14] Ce que l’artiste cherche avant tout, c’est à interroger la représentation, à démontrer que toute image est une fabrication, avec ses enjeux et son discours. [15]

Les premières œuvres de Wall se sont tournées vers une nouvelle expressivité conceptuelle à une période où l'art abstrait dominait fortement le domaine des arts. Avec lui, la narration et le sujet ont retrouvé statut dans sa pratique.[16] Malgré le fait que Wall s’intéresse fortement à l’histoire de l’art et qu’il en fasse souvent allusion dans ses œuvres, il s’intéresse d’abord et avant tout à la mise en scène photographique de la vie contemporaine, ce qu’il a décidé de faire en s'appropriant les publicités rétro éclairées qu'on voit dans des abribus.[17]

Avec Wall, l’art moderne se redéfinit et emprunte la voix qui le situe entre tradition et médias, ce que certains appellent « la technologie de l’image spectaculaire ». [18]

 

Réflexion sur l’articulation de l’œuvre et de l’enjeu

Ce qui est caractéristique des œuvres de Jeff Wall, c’est qu’elles déconstruisent tout ce qu’on attend de la photographie habituelle : ce qu’on nous montre a été mis en scène savamment par l’artiste ne représente donc plus une expérience du réel.

« Il est possible que le choc fondamental que la photographie a provoqué ait été de fournir une description dont on pouvait faire l’expérience comme on fait l’expérience du monde visible, et ce, comme jamais auparavant. Une photographie montre donc un sujet en montrant ce qu’est l’expérience; dans ce sens, elle propose “une expérience de l’expérience” et définit cela comme la signification de la description »[19] — J.W.

Avec Picture for women, le tout se complexifie davantage puisque ce qui nous est montré par cette photographie est l’image de ce qui se reflète dans un miroir. Ce qui veut dire : l’expérience, de l’expérience, de l’expérience de ce qui est faux.

 Ce qui est encore plus perturbant pour le spectateur qui observe cette œuvre, c’est qu’en plus elle fait appel à lui : on lui donne l’impression qu’il fait partie de la scène en lui cachant qu’il s’agit du reflet d’un miroir. Que regarde cette femme ainsi que l’œil de la caméra? Le spectateur n’a d’autre choix que celui de s’investir afin de combler le vide entre ce qu’il perçoit de la scène et le sentiment troublant que la clé de l’image est impénétrable. Wall doit bien rigoler et c’est de là qu’émane tout son génie.

 Avec Picture for women, Wall fait référence à l’histoire de l’art en nous renvoyant à la scène du Bar aux folies-bergères de Manet ainsi que celle des Ménines de Velasquez. Tous les indices de ces trois tableaux révèlent une présence importante dans le hors-champ qui laisse supposer que le spectateur fait partie de la scène. La référence au Bar aux folies-bergères de Manet est doublée par la position même de la femme appuyée au comptoir qui nous fixe de front. Quant à Velasquez, Wall reprend le thème de l’artiste au travail en s’immortalisant en train de prendre une photo. Ainsi, chez Wall, la photographie est donc très liée à la peinture.

« Des arts plus anciens, le théâtre et la peinture, avaient su créer, par la force de l’illusion, des situations dans lesquelles le spectateur peut avoir la sensation de partager un espace très privé avec quelqu’un d’autre sans y être. (…) J’ai toujours admiré les films, quels qu’ils soient, qui arrivent à produire cette intimité photographique et picturale. » — J.W.[20]

 Pour résumer quelques paroles de Gilles Deleuze, il est impossible d’évoquer le sens sans en manifester le non-sens. De même, on ne peut parler du vrai sans que le faux ne se manifeste également. Cela, Wall l’a drôlement compris et en a fait une appliquation très habilement dans ses œuvres…

Bar aux Folies-Bergères - Manet
Les ménines - Velasquez

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[1] http://cybermuse.gallery.ca/cybermuse/search/artist_f.jsp?iartistid=5764

[2] http://www.soum.co.jp/mito/art/jeffwall.html

[3] http://www.museenbasel.ch/html/sonder_f.cfm?id=483

[4] http://www.cvphoto.ca/archives/CV_N4602.html

[5] http://cybermuse.gallery.ca/cybermuse/docs/bio_artistid5764_f.jsp

[6] http://www.cfwb.be/lartmeme/no019/pages/page2.htm

[7] http://edu.macm.org/wall/caissons2.htm

[8] Ibid

[9] Ibid

[10] http://edu.macm.org/wall/caissons2.htm

[11] Ibid

[12] Ibid

[13] Etc. montreal, juin-aoput 1999 no 46 p35-38.

[14] http://perso.wanadoo.fr/serge.teskrat/fec/cours7.htm

[15] http://edu.macm.org/macm_edu/jeff_wall.htm

[16] http://cybermuse.gallery.ca/cybermuse/docs/bio_artistid5764_f.jsp

[17] Ibid

[18] http://sykamore.media.free.fr/id272_m.htm

[19] Jeff Wall, « Marques d’indifférence : aspects de la photographie dans et comme art conceptuel », Essais et   entretiens. 1984-2001, Paris, École nationale supérieure des beaux-arts, 2001, p. 310.

[20] http://www.galerie-photo.com/jeff-wall-une-image.html

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Cette page a été mise à jour le 6 janvier, 2006 12:45